NOTES DE LECTURE Mai 2015

A LA DECOUVERTE DE PALERME 1

Avant d’aller visiter Palerme, il peut être intéressant (et agréable) de  relire deux écrivains, fins
connaisseurs de la capitale sicilienne, même si leurs livres sont relativement anciens :

- Dominique Fernandez consacre 3 chapitres à Palerme dans  Le radeau de la Gorgone,
promenade en Sicile (Grasset 1987). Avec son élégance habituelle, il y replace la cité dans la
longue durée et nous fait partager sa passion pour la ville.(2)

- Edmonde Charles-Roux, dans Oublier Palerme, Goncourt 1966, exprime un véritable
chant de l’exil  sur la ville, coloré et  puissant.
Il faut lire aussi trois auteurs palermitains très différents qui portent  un regard plus actuel sur
leur ville :

1°  Roberto Alajmo, journaliste et écrivain palermitain de renom, né en 1959, qui a consacré
deux récits à  Palerme :
-Palermo è una cipolla, Laterza 2005, dans lequel il dépeint  sa ville avec un humour féroce,
en  soulignant la complexité et les paradoxes. L’explication du titre figure en 4° de couverture :
La città è cosi. È fata a stratti. Ogni volta che ne sbucci uno, ne resta una da sbucciare.

-  Nuovo repertorio dei pazzi della città di Palermo (Mondadori 2004). Un ensemble de brefs
portraits et annotations sur d’étranges citoyens palermitains. Il a été traduit en français sous le
titre : Les fous de Palerme  (chez Rivages, 2008). Il est moins réussi à mon goût car trop
elliptique pour un non-palermitain.

2° Santo Piazzese, palermitain lui aussi, est un chercheur en biologie  de 67 ans,  prêté à
l’écriture selon son expression. C’est un auteur renommé de romans noirs, genre qui permet
un regard plus sociologique sur les sociétés actuelles. Il  a  consacré ses 3 premiers romans à
cette ville : I delitti di via Medina-Sidonia, (1996) où il utilise son milieu professionnel
comme cadre des crimes, La doppia vita di M.Laurent, (1998) et : Il soffio della valanga,
(2002). Tous  parus chez  l’excellent éditeur palermitain Sellerio  qui  présente ainsi les gialli de Piazzese:
I gialli di Santo Piazzese hanno una parte, riconosciuta a pieno titolo, nella specie che
Claude Izzo chiamava  il noir mediterraneo, entro cui si ritagliano un’importante singolarità:
ne è protagonista Palermo, dove la mafia è un’ovvietà, città elusiva, mosaico fluido,

seducente o scontrosa, che può essere rapidissima o immobile come un’agonia. Il est publié
en français, chez Fleuve Noir pour les premiers et au Seuil pour le 3°.

NOTES DE LECTURE Avril 2015

Roberto Saviano: ZERO, ZERO, ZERO;  Feltrinelli, Narratori 2013

Traduit en français par Vincent Raynaud sous le titre :

Extra Pure, Voyage dans l’économie de la cocaïne; Gallimard 2014

Titres de Saviano disponibles à la bibliothèque de la Dante de Sète :Gomorra et Lecombat continue

(traduction de Margueritte Pozzoli chez Laffont).

Double actualité de Saviano cet hiver 2014/15, puisque Gallimard publie : Extra pure

(traduction de Zero, Zero, Zero) au moment où Canal diffuse le feuilleton «Gomorra» à ne pas confondre avec le film éponyme.

Gomorra, c’est aussi le titre de son premier livre qui lui a valu d’emblée, à 27 ans, un succèsinternational. Il l’a rapidement adapté pour le théâtre puis pour le cinéma où il a été couronné

par le grand prix du festival de Cannes 2008. Aujourd’hui, à 37 ans, sa précoce notoriété s’est

consolidée et internationalisée grâce au succès de ses nombreux ouvrages (dont Le contraire

de la mort, en bilingue, chez Laffont) et des articles parus dans les plus grands journaux

occidentaux.

Le Mal,  c’est à dire le crime organisé aux effets dévastateurs sur la société, telle est l’obsession de Saviano que l’on retrouve dans chacun de ses livres, même dans les fictions comme dans Il contrario della morte. Il aborde ce thème de manière assez particulière puisqu’elle tient à la fois de l’enquête sociologique, de l’essai et de l’autobiographie. Ce qui

confère à ses œuvres une certaine ambiguïté qui n’est peut-être pas étrangère à quelques inimitiés dans les milieux littéraires transalpins.

Le cadre de ses précédents ouvrages était régional : dans Gomorra il décrivait les bas-fonds camorristes de Naples et dans Vieni via con me il décrivait les liens entre mafias et société italienne, entre boss et politiques, appelant au passage à la résistance citoyenne face à une corruption institutionnelle menaçant la démocratie. Zero, zero, zero dépasse le cadre national et nous entraîne dans un Voyage dans l’économie de la cocaïne (sous-titre de l’ouvrage) qui traverse l’Atlantique (Europe, Amérique, Afrique).

C’est une enquête vivante et documentée, agréable à lire où il considère la cocaïne comme une sorte de pétrole blanc qui infiltre les marchés financiers, menaçant les grands équilibres de l’économie mondiale et la démocratie elle même.

L’écriture évolue aussi. Ici Saviano établit un rapport mimétique entre l’addiction du cocaïnomane et sa pulsion à enquêter et à écrire sur la drogue en sorte que le sujet du livre est la drogue mais aussi Saviano lui même. Une subjectivité plus marquée qui apporte une dramatisation au détriment de la rigueur nécessaire à une telle enquête à laquelle manquent aussi des références (bibliographiques en particulier) qui devraient étayer un tel travail d’investigation.

Mais l’intérêt majeur de Extra Pure, Voyage dans l’économie de la cocaïne  c’est de porter un regard global sur l’économie de la cocaïne et d’apporter beaucoup d’informations factuelles à des analyses qui permettent de mieux comprendre l’importance de cette économie souterraine mondialisée.  Et son danger.

Pierre Boiral

NOTES DE LECTURE Mars 2015

TRADITORE DI TUTTI de Giorgio Scerbanenco

L’auteur : Giorgio Scerbanenco, connaît bien Milan ou il s’est fixé à 16 ans. Né à Kiev en 1911 il était arrivé à Rome à 6 ans avant de s’installer en Lombardie. De santé fragile, il doit séjourner en sanatorium  en 33 ce  lui donnera l’occasion d’écrire. Son internement en camp  durant la 2° guerre (en Suisse) sera une autre expérience douloureuse qui influencera son écriture. Autodidacte,  considéré par son ami O. Del Buono comme une véritable « machine à fabriquer des histoires » il écrivit beaucoup d’articles, nouvelles, romans et ouvrages divers qui lui permirent de gagner sa vie jusqu’à ce qu’il  rencontre le succès, à 52 ans,  avec la publication de la série des « Duca Lamberti ». Il mourra jeune, à  58 ans.

Duca Lamberti est un  personnage pour le moins atypique : ex-médecin radié de l’ordre, devenu détective intermittent, il navigue en  marge d’un système policier auquel il n’appartient ni par le mode de vie ni par les  valeurs. Grace à la posture singulière de son enquêteur, Scerbanenco porte un regard dur  mais humain  sur une société en pleine mutation et sur  les  recoins les plus noirs de l’âme humaine. Pas étonnant que la série ait touché un large public et lui ait aussi valu la reconnaissance de ses pairs. C’est parce qu’il a été  considéré comme un des maitres du roman noir  italien, voire comme un  de ses fondateurs (Carlo Oliva), que l’on a  créé, en 93,  lePrix Scerbanenco qui récompense depuis lors  les meilleurs gialli,parmi les laureats : Pinketts, Lucarelli, Fois, Carlotto, De Giovanni.

L’ouvrage :TRADITORE DI TUTTI,-,Garzanti Elefanti, Milano 2005 ;  prima edizione : 1966 (tascabile 230 pagine). Disponible en italien à la bibliothèque de la Dante de Sète.

Ce polar a pour cadre  un espace méconnu, le sous-sol de Milan où circulent canaux et rivières glauques,  imprégnés de l’odeur de la 2° guerre mondiale. Là se trouveraient  les racines qui  nourrissent la Milan  moderne, alors symbole de croissance et de réussite économique. En somme,  Scerbanenco  propose ici une image en négatif de la ville, lui apportant un relief étrange, sombre et réaliste.

Avis personnel

Concision,  art du suspense, violence,  humour noir, telles sont les qualités du roman,  l’un des meilleurs  Scerbanencoà mon avis. Il est écrit dans un  vocabulaire journalistique, facile à comprendre, c’est pourquoi je  le conseillerais volontiers pour aborder  Scerbanenco en italien.  D’autant que   l’introduction de Carlo Oliva permet de situer l’ouvrage dans l’œuvre de l’écrivain et celui-ci dans   la littérature policière italienne.

Repères bibliographiques

- 1° Citons les quatre romans de la série Ducca Lamberti,  publicati in Italia da Garzanti :

Venere privata,Traditori di tutti 1966,I ragazzi del massacro 1968,I milanesi ammazzano al sabato 1969 ; tous portés à l’écran (sauf : I ragazzi del massacro).

-2°  Scerbanenco est un auteur majeur, toujours  étudié et commenté en Italie, dont les ouvrages sont réédités régulièrement. On trouvera de nombreuses  traductions en français, chez Rivages/Noir, Métaillé et 10/18 en particulier. (Signalons les retraductions  récentes  de Laurent Lombard).

Pierre Boiral

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NOTES DE LECTURE FEVRIER 2015

Luigi Pirandello : Novelle per un anno,antologia

a cura di : A.L. Lenzi, SEI, Torino, 1993 (2°édition), 300 pagine.

Langue : Italien.

Disponible à la bibliothèque de la Dante de Sète.

Cet ouvrage présente une trentaine de courtes nouvelles très diverses, extraites de l’ouvrage éponyme, publié par Pirandello dans l’entre deux guerre en 15 volumes. Son intérêt est de proposer au lecteur peu familier de ce grand  auteur réputé difficile  une introduction didactique à l’ensemble de son oeuvre.

Il y a donc deux usages possibles de l’ouvrage, selon ses goûts et son niveau de familiarité avec l’italien et avec cet auteur:

- Picorer dans les nouvelles présentées ici afin  d’apprécier le style pirandellien et le regard amusé et distant qu’il porte sur son époque (l’entre deux guerres). La lecture est facilitée par des notes nombreuses et pertinentes.

- S’appuyer sur la présentation consistante (100 pages environ) et pédagogique de Lenzi pour aborder l’œuvre de Pirandello dont les nouvelles constituent une clef majeure.

Avis personnel : L‘austérité de la présentation de Lenzi peut décourager. On peut préférer commencer par une  des nombreuses traductions de Pirandello.  A signaler par exemple la réédition en 2012 par Gallimard d’un petit ouvrage (133 pages) présentant 5 de ses nouvelles sous le titre : « Vieille Sicile ». Facile et agréable à lire.

Pierre Boiral